Apprendre à commémorer autrement.
Posté par Iris le 24 mai 2008
Le mois de mai est traditionnellement un mois de recueillement pour les populations noires.
Depuis 1983, la commémoration de l’abolition de l’esclavage fait l’objet d’une journée fériée à Mayotte (le 27 avril), en Martinique (le 22 mai), en Guadeloupe (le 27 mai), en Guyane(le 10 juin) et à la Réunion (le 20 décembre).
En 2001, la loi dite « Taubira » reconnaît que « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité » et choisit le 10 mai comme date de commémoration annuelle de l’abolition de l’esclavage.
La loi « Taubira » constitue une avancée dans la mesure où avant elle, personne ne parlait de l’esclavage et de ses conséquences. Personne ne reconnaissait l’atrocité de cet événement historique et nul ne songeait à le commémorer.
Cependant, aussitôt adoptée, aussitôt critiquée.
D’abord par ceux qui arguèrent que ce n’était pas aux politiques de faire l’histoire mais aux historiens. A ceux là, je répondrais que tant que les autres lois mémorielles ne sont pas abrogées, (comme celle du 29 janvier 2001 qui reconnaît le génocide arménien ou celle du 13 juillet 1990 qui réprime la négation du génocide des juifs), il n’y a aucune raison de remettre en cause la loi Taubira.
Au sein de la communauté, une des principales critiques visait le choix de la date du 10 mai comme date de commémoration annuelle.
En effet, cette date correspond en réalité à l’anniversaire de la date d’adoption de la loi Taubira. Traditionnellement, les communautés noires et particulièrement les martiniquais et les guadeloupéens (les plus nombreux sur le territoire hexagonal) commémorent l’esclavage à la fin du mois. Le choix du 10 mai crée un trop grand décalage par rapport aux date de commémoration instituées au Antilles et nie le travail d’associations antérieures à la loi Taubira qui militent depuis la marche silencieuse du 23 mai 1998. (cm98)
Très vite la communauté s’est donc divisée quant au bien fondé du choix de la date du 10 mai. D’autres polémiques concernent le sens profond de cette commémoration.
Faut-il commémorer l’abolition de l’esclavage et se placer du côté des bourreaux ? Faut-il se placer du côté des victimes et célébrer la mémoire de ceux qui se sont battus pour leur liberté ? Commémore t-on l’abolition ou honore t-on les victimes ?
C’est dans ce contexte qu’à eu lieu la commémoration de cette année.
Le président de la république, conformément à ce qui est prévu par la loi Taubira a présidé la cérémonie très officielle organisée au jardin du Luxembourg. Comme l’année dernière, cette cérémonie sans grand intérêt a pris grand soin d’exclure les descendants des esclaves qui sont pourtant les principaux concernés. C’est l’occasion pour l’état français de se donner bonne conscience mais c’est tout.
A côté de cela le CRAN, Tropiques FM (avec Claudy Siar à sa tête), Génération Consciente et quelques autres organisaient une « marche des libertés » en «hommage aux millions d’africains déportés et à leurs descendants ».
Encore une fois, saluons l’initiative –si, si, j’y tiens- car ma politique, c’est de ne pas cracher sur ceux de la communauté qui proposent des choses mais cette marche a néanmoins laissé une impression de cafouillage général.
En premier lieu, qui organisait cette marche ? Le CRAN a été largement mis en avant par rapport aux autres organisateurs alors qui le but était justement de donner une image d’unité entre les différentes associations.
Deuxièmement, que commémorait-on ? Les médias ont relayé un ensemble hétéroclite de revendications et l’esclavage semblait passé au second plan. Cette marche commémorative était-elle le bon moment pour parler des revendications des sans papiers ? Le mélange des genres ici n’a pas été très heureux.
Enfin, comment commémorait-on ? Etait-ce une marche solennelle ou une manifestation ? Est-ce qu’on se recueillait ou est ce qu’on manifestait ?
D’autres initiatives n’ont pas été reprises par les médias.
Ainsi le COFFAD (collectif des fils et filles d’africains déportés) organisait sa propre marche et fit le choix d’un défilé plus solennel. (voir vidéo)
Le vendredi 23 mai a clôturé ce mois de commémoration avec une journée consacrée à un hommage aux victimes de l’esclavage avec une exposition intitulée « les noms de l’abolition » réalisée par le CM98 et qui dévoile « les prénoms, les numéros de matricule et les noms patronymiques attribués après l’abolition à près de 30 000 guadeloupéens et martiniquais qui vécurent en esclavage.»
Parallèlement à cette journée, le président Sarkozy a annoncé que le 23 mai intégrait officiellement le calendrier des commémorations de l’esclavage et devenait la date consacrée à la mémoire des victimes.
Ainsi, le travail et la persévérance des associations comme CM98 sont récompensés.
Toutefois, il reste encore beaucoup à faire pour donner à cette mémoire la dimension qu’elle mérite.











